1. Je fais ce que je veux !

Café Montparnasse, Paris, très tôt un Lundi matin

Thomas, le jeune barman du Café Montparnasse avait à peine ouvert un œil ce lundi matin, qu’il savait de quoi sa journée serait faite. Réveillé en sursaut par la sonnerie stridente de son réveille-matin, il était déjà en retard avant même d’émerger (difficilement) de son lit en désordre. Qui avait bien pu avoir l’idée débile d’inventer le snooze ? Il démolit cet engin de malheur pour quelques minutes de sommeil en plus… Qu’il regretta vite en lisant six heures vingt sur l’écran de son portable : « Je vais me faire virer ! » furent ses premiers mots, lancés dans un jeté de draps et un lever trop rapides. Une douche en quelques secondes, un café vite avalé (il en sentait encore la brûlure sur son palet) en finissant d’enfiler ses chaussettes, métro et boulot… La routine d’un serveur parisien n’a rien de bien excitant, pensa-t-il finalement en essuyant sa première assiette de la journée.

Alors qu’il ramassait deux ou trois tasses, passait un coup d’éponge sur le bar et remplissait le lave-vaisselle, il vit entrer Julie. Grande brune, la trentaine, elle se dirigea d’un air assuré vers la table du fond, près de la fenêtre, et s’installa sur la banquette en moleskine.

- Bonjour bonjour ! Comment ça va aujourd’hui ?

Julie répondit par un grand sourire. Elle était toujours ravie de commencer sa journée par un petit-déjeuner dans son café préféré. Où elle avait pris l’habitude de venir au moins une fois par semaine, avant de monter au cinquième étage, dans le laboratoire d’analyses médicales où elle travaillait comme laborantine. Elle enchainait ensuite sur de longues expériences à la recherche d’une mauvaise bactérie ou d’une carence quelconque…

- Vous êtes toute seule aujourd’hui ?

- Non, mes copines devraient arriver. Enfin, je pense. Je peux avoir un café allongé ? C’est bien calme ce matin…

Il était huit heures. Elle avait largement le temps avant de replonger dans ses solutions fumeuses et ses appareils sophistiqués.

« Hello ma belle ! Ca va ? », lança bientôt une sympathique nouvelle arrivante, en prenant place à côté de Julie et l’embrassant sur les deux joues.

- Salut Isa ! Ca va pas mal, et toi ?

- Pas trop déprimée par la météo ? Je suis trempée !

- Bonjour les filles ! Quoi de neuf ce matin ? Je prendrais bien un capuccino, s’il vous plait…

Thomas revint quelques minutes plus tard avec trois petits-déjeuners du jour : croissants, café, confiture d’abricots et jus d’oranges fraîchement pressées. Alors qu’il s’éloignait, la dernière arrivée posa d’un air faussement distrait une question qui semblait en fait lui brûler les lèvres.

- Alors Julie, au fait, comment ça s’est passé ? Tu lui as parlé ?

- Euh… oui oui. Mais bon, ce n’est pas si facile… Vous savez, il m’a invitée au resto hier soir. Alors… En fait, je… ne suis plus sûre de vouloir vraiment le quitter. Il est si gentil ! Et ça se passe tellement bien ces jours-ci !

- Quoi ? Il squatte ENCORE chez toi ?

- Je croyais que c’était fini fini cette fois ! Julie, franchement ! Après tout ce qu’il t’a fait… Tu sais très bien comment ça va finir.

- Oui, bon, ça va, je fais ce que je veux, non ? Si je pense qu’Alex est l’homme de ma vie ? Si j’ai envie qu’on habite ensemble ? C’est mon choix ! Et ça ne vous regarde pas.

La dernière phrase de Julie fut suivie d’un long silence. Isabelle et Eve savaient très bien ce qui allait arriver. Elles ne furent pas surprises de la voir se lever, ramasser ses affaires et les quitter prématurément.

- Vous venez de me mettre en rogne pour toute la journée, sympa, merci beaucoup !

La clochette de l’entrée sonna deux fois : la première quand Julie claqua la porte en sortant, furieuse, la deuxième quand elle revint plus discrètement attraper son parapluie.

- On se voit ce soir chez Mimie. Salut.

Le café trembla une dernière fois, se refermant sur Julie et sa colère noire.